19.01.2010

Le marchand de vent

LE MARCHAND DE VENT

Divertissement

Prologue

(musique de fond : Sur un marché persan, de Kettelby ou Les marchés de Provence de Bécaud)

La scène représente un marché. A gauche, un étal de bazar, au centre, une voiture de quatre-saisons, à droite, l'enseigne du marchand de vent : "A la rose des vents" et des ballons gonflés multicolores. A l'avant-scène gauche, un banc de square.

Personnages :

Éole (marchand de vent)

Brisou (son assistant)

Barnabé (marchand de bazar)

Rouquette (marchande de fruits)

Zéphyrin (meunier)

Jeff (saxophoniste)

Raphaël (artiste peintre)

Le Captain (yatchman)

La Dame

Le petit garçon

L'amoureux

L'amoureuse

 

Au lever du rideau, les vendeurs sont en scène, s'occupant de leurs étalages. Brisou fixe des étiquettes aux ficelles des ballons. Après les premières répliques, les autres personnages entreront progressivement et circuleront dans le marché (l'Amoureuse ira s'asseoir au bout du banc sans s'intéresser à ce qui l'entoure, malgré les timides tentatives de l'Amoureux pour attirer son attention)

 

(Barnabé) - Il fait beau, cette semaine, Madame Rouquette, ce n'est pas comme la semaine passée.

(Rouquette) - Si j'en crois mes rhumatismes, cela ne va pas durer.

(Éole) - L'orthographe ! Grisou ! Combien de fois faudra-t-il te dire que "Sirocco" s'écrit avec deux c ?

(Grisou) - Je vais le corriger.

(Éole) - Non, je ne veux pas de rature. Cela fait désordre. Tu changes l'étiquette.

(Le Gamin, tirant sa mère par la manche) - Dis, maman, tu m'achètes un ballon ?

(la dame) - Non. Je n'ai pas le temps. Tu m'ennuies.

(le Gamin)-  Oh ! S'il te plaît !

(la Dame) - Bon, d'accord, Mais si tu promets de me laisser tranquille ensuite.

(le Gamin)- Oui, oui. Promis.

(la Dame) - Bonjour Monsieur, je voudrais un ballon, s'il vous plaît.

(le Gamin) - Rouge !

(Éole) - Mais, Madame, je ne vends pas de ballons...

(la Dame) - Et ça ? Qu'est-ce que c'est, alors?

(Éole) -- Mais ça, Madame, ce n'est que l'emballage. Moi je vends du vent.

(la Dame) - Du vent ? ! ? !

(Éole) - Eh ! Oui, je vends du vent : tout le monde a besoin de vent. J'ai toutes sortes de vents. Avec l'aide de mon assistant, nous récoltons tous les vents du monde : le vent du large, la brise du soir, des morceaux de cyclone, le vent coulis, le courant d'air et d'autres encore... Bref, tous les vents dont on peut avoir besoin.

(la Dame) - Je ne vais tout de même pas acheter du vent !

(elle entraîne le gamin mais Éole le rappelle) -- Psitt, psitt ! Petit, reviens. Je vais, quand même t'en donner un.

(il lui donne un ballon rouge)

(Brisou) - Ce n'est pas comme ça qu'on va faire fortune !

(Éole) - Ce n'est qu'un petit courant d'air, ça n'a pas d'importance. Et, même s'il fait éclater le ballon, comme il est probable, il ne fera pas de gros dégâts.

 

(le Captain, au bazar) - Avez-vous des couteaux suisses?

(Barnabé) - Bien sûr ! A combien de lames ?

(la Dame à Rouquette) - Je voudrais une botte de poireaux, et un kilo de carottes.

(Rouquette) - Voilà, Madame. Et avec cela ?

(la Dame) - Je me demande ... Dites moi, ce bonhomme, avec ses ballons, n'est-il pas un peu bizarre ? Il dit qu'il vend du vent.... Il est fou, ou quoi ?

(Rouquette) - Je ne sais pas... Mais je crois qu'il y a, tout de même quelque chose de vrai... Vous souvenez-vous de la sécheresse que nous avons eue il y a trois semaines ? Plus rien ne voulait pousser dans les jardins. Eh bien ! Il m'a proposé un de ses ballons. Il m'a dit que c'était de la Mousson : un vent qui fait tomber tellement de pluie dans certains pays qu'il provoque des inondations épouvantables... Croyez-moi ou non... moi, je n'y croyais même pas. Mais quand le vent est sorti du ballon, il a plu sur mes laitues pendant plus de trois jours !!! Je n'en ai jamais eu d'aussi belles. En voulez vous ? J'en donne deux pour un euro (parce que c'est vous).

(la Dame) - Oui. Donnez m'en deux... Pensez-vous que... En somme il ferait des miracles... Pour mon problème... avec mon mari... vous vous souvenez ? Je vous en ai parlé...

(Rouquette) - Oui. Je ne sais pas si c'est une affaire qui peut s'arranger avec du vent. Mais vous pouvez toujours lui demander conseil. Moi je crois qu'il a des pouvoirs.

( le Captain qui s'est approché du marchand de vent) -  Vous êtes sûrement celui que je cherche.

(Éole) - Je suis celui que cherchent tous les marins, les vrais, ceux qui  ne se noircissent pas les ongles dans le cambouis des moteurs Bolinder et autres moulins à monter la mer blancs à la neige : les Seigneurs de la Voile ! Oui, je le Marchand de Vent, je gonfle les génois et j'engrosse les misaines ! L'ami des plus grands : Alain Gerbault, Colas, Tabarly, Kersauzon, la douce Florence et la petite Hélène !!!... Que puis-je pour vous ?

(le Captain) - Je prends la mer (à moins que ce soit Elle qui me prenne ) la semaine prochaine, pour une traversée de l'Atlantique à la voile. Le cotre est gréé, la météo semble favorable. Mais je me méfie un peu des fantaisies de l'anticyclone des Açores.

(Éole) - Avec raison, Captain, avec raison ! C'est un fantasque qui fait rarement ce qu'on attend de lui et : "Il ne faut jamais s'embarquer sans biscuit" comme on dit ; en l'occurrence, sans sa petite réserve de vent. J'ai ici tout ce qu'il vous faut. (il fouille parmi ses ballons). Voyons; j'ai du Noroît, mais c'est un vent triste et irascible. Une queue de  cyclone ? Je ne vous le conseille pas : c'est quelque fois difficile à maîtriser. Ah, Ah ! des alizés, voilà ce qu'il vous faut : surs, fidèles, constants en force et en direction. Prenez cela, vous en serez satisfait.

(le Captain) - Je vous fais confiance. Donnez m'en un ballon.

(Éole) - Un seul ? Je ne peux pas ; vous savez bien que les Alizés vont toujours au pluriel.

(le Captain) - C'est vrai. J'en prendrai trois... Non quatre, c'est plus sûr.

(Éole) - Vous faites bien. Cela fera 400 euros.

(le Captain) - Ce n'est pas donné !

(Éole) - La qualité se paie ; sans compter le transport : je suis allé les chercher moi-même.

(le Captain) - Je vous fais un chèque.

(Éole) - Bonne course, Captain ! Pour le bon vent, je suis tranquille : vous êtes paré.

 

(exit le Captain et s'approche timidement la Dame)

(Éole) - De retour, Madame ? Que s'est-il passé ? Votre fils aurait-il crevé son ballon ?

(la Dame) - Non, non. On m'a dit que vous pourriez peut-être m'aider...

(Éole) - "On" a bien fait. Allons, dites-moi ce qui vous préoccupe.

(la Dame)- C'est que... c'est un peu personnel. Voilà : je suis mariée depuis dix ans... et mon mari ne s'intéresse plus beaucoup à moi. J'ai tout essayé : les moules de Cayeux, les sauces au gingembre, les lingeries affriolantes, mais rien n'y fait : quand il lève le nez de son journal, il me regarde comme si j'étais transparente. J'ai bien peur que vos vents n'y puissent rien...

(Éole) - Erreur, Madame, erreur ! Le vent peut tout : soulever un jupon, déraciner un arbre déplacer un troupeau de dunes éteindre une bougie ou allumer un feu de brousse. Je vais vous donner un artiste en la matière : du Mistral. Vous lui fournissez trois braises presque éteintes et il vous incendie une pinède. Tenez. C'est 12 euros.

(exit la Dame)

 

(Jeff) - Bonjour !

(Éole)- Bonjour.

(Jeff) - Belle journée ! Je voulais vous demander... à vous qui êtes un spécialiste... Le souffle est-il du vent ?

(Éole) - Ah ! C'est LA grande question ! Allez savoir ? On dit du vent qu'il souffle, mais on ne dit pas du souffle qu'il vente. Les plus grands savants se sont penchés sur la question, Léonard de Vinci, Copernic et Beaufort (celui de l'échelle). Les réponses qu'ils proposent sont contradictoires et peu convaincantes... L'expression "souffle de vent" semblerait indiquer une sorte de filiation ou de subordination... Mais me direz-vous, Monsieur, la raison de votre intérêt ?

(Jeff) - Je suis musicien.

(Éole) - Je vois, je vois. J'ai, en réserve, une collection de souffles dont je suis assez fier : un peu de Challiapine, dans l'air de la Puce, de Boris Godounov (il exhale encore un léger parfum de vodka), un contre ut de la Malibran, de la Callas, dans l'air de la habanera. Côté instruments, j'ai pu recueillir récemment quelques petites choses au sortir de la trompette de Maurice Henri.

(Jeff) - Pour moi, ce serait plutôt le jazz.

(Éole) - Vous avez de la chance ! J'ai toute une collection de souffles de Bechet, Armstrong, Duke Ellington ....

(Jeff) - Et des saxos ? En avez-vous ?

(pendant ce dialogue Brisou attache rapidement des étiquettes aux ballons)

(Éole) - Évidemment ! Préférez-vous du Mezz Mezzrow ou du John Coltrane ?

(Jeff) - Je vais prendre le Coltrane.

(Éole) - Vous en serez content : li est excellent. C'est 50 euros.

(Zéphyrin qui bavardait avec Barnabé s'approche, jetant des regards inquiets autour de lui)

(Éole) - Tiens, voilà notre meunier. On vient refaire sa provision ?

(Zéphyrin) - Chut ! Chut ! Pas si fort.

Éole) - Les affaires vont bien ?

(Zéphyrin) - Presque trop. Comme je suis le seul à tourner, mes sacs de blé s'entassent.

(Éole) _ Je vous mets de la Tramontane, comme d'habitude.

(Zéphyrin) - Vous n'auriez pas quelque chose d'un peu moins turbulent ?

(Éole) - J'ai du vent de Galerne.

(Zéphyrin) - Galerne ? Qu'est ce que c'est ?

(Éole) - C'est un bon vent, bien serviable qui aidait les bateaux à remonter la Loire.

(Zéphyrin) - C'est le même prix ?

(Éole) - Pareil : on n'en demande plus guère, avec les moteurs.

(Éole attrape un ballon et Zéphyrin lui présente un sac de supermarché)

- Mettez le la dedans : j'aime autant qu'on ne le voie pas.

 

(exit Zéphyrin. Pendant ce dialogue, l'Amoureux tourne timidement autour du groupe).

(Éole) - Voyons, Jeune Homme, ai-je l'air d'un pot, pour que vous me tourniez autour de la sorte ?

(l'Amoureux) - Non, non, Monsieur... C'est seulement que... je...

(Éole) - Allons, je vais vous aider. Vous êtes amoureux ?

(l'Amoureux) - Oui !

(Éole) - De la belle demoiselle assise là-bas, sur le banc ?

(l'Amoureux) - Oui !

(Éole) - Et vous n'osez pas lui parler ?

(l'Amoureux) - Oui !... Non ! ... Enfin...J e veux dire : oui, vous avez raison mais, non, je n'ose pas.

(Éole) - Je m'en doutais. (il fouille dans son tas de ballons et en sort un petit ballon rose) Savez vous ce que j'ai là ?... C'est un authentique soupir de Roméo !!! Il en reste encore quelques uns, que l'on conserve précieusement, à Vérone, dans un vieux coffre de cèdre. J'ai pu me procurer celui-ci, non sans peine ! Comme vous pouvez l'imaginer.

(l'Amoureux) - Ça doit coûter très cher ?

(Éole) - Assez. (il lui dit le chiffre à l'oreille)

(l'Amoureux) - Tant pis... Je l'aime, vous comprenez. (il sort avec son ballon)

(Raphaël qui circulait, d'un air désabusé depuis un moment, s'approche) - On dirait que les affaires marchent bien pour vous.

(Éole) - Pas mal, pas mal. Mais, pour vous, on dirait que ce n'est pas le cas.

(Raphaël) - Pas vraiment... Je suis artiste peintre, et je viens de faire une exposition qui a été catastrophique. Les critiques m'ont éreinté. Ils m'ont traité de "conformiste abscons" ! Conformiste!?! Moi qui ai  été conçu sur un banc de la Sorbonne en, Mai 68 ! Moi, dont les tags ont été appréciés par Jack Lang ! Ces critiques sont des ânes !

(Éole) - Des ânes bâtés sans aucun doute. Mais savez-vous, Monsieur,  que j'ai peut-être ce qu'il faut pour qu'ils changent d'avis ?

(Raphaël) - En dehors d'un typhon qui les enverrait au Diable, je ne vois pas...

(Éole) - Vous n'avez jamais entendu parler du vent qui souffle dans les trompettes de la renommée ?

(Raphaël) - Il existe ?

(Éole) - En matière de vent, vous n'imaginez pas tout ce qui peut exister

(Raphaël) - Et vous en avez ?

(Éole) - Évidemment !

(Raphaël) - Cela doit valoir une fortune ?

(Éole) - Moins cher que le matraquage médiatique. Vous en voulez ?

(Raphaël) - Et comment ! Je peux toujours essayer !

(li paie et s'en va pendant que le rideau tombe).

 

Interlude

(le banc, devant le rideau avec l'amoureuse. Musique : Meunier, tu dors ou La Belle Meunière de Schubert)

 

Premier tableau :

LE MOULIN

(la scène représente l'intérieur du moulin, avec la meule, et des sacs de blé, pleins ou vides, un peu partout ; le ballon de vent est posé sur une étagère)

Personnages :

Pierre, un voisin

Zéphyrin

Théodule, un paysan

 

(Pierre entre furtivement et fouine un peu partout en veillant à ne pas faire de bruit)

(entre Zéphyrin) - Qu'est ce que tu fous là ?

(Pierre) - Qui, moi ?

(Zéphyrin) - Bien sûr, toi. Tu vois quelqu'un d'autre ?

(Pierre) - Je me promenais.

(Zéphyrin) - Tu te promenais !   l'intérieur de mon moulin?

(Pierre) - Oui. Tous les soirs, je promène mon chien... Je vais comme çà, au hasard, dans la campagne...

(Zéphyrin) - Et, comme çà, en marchant, au hasard, dans la campagne, tu te retrouves en haut de mon moulin !! Tu dois être un peu distrait...

(Pierre) - Eh bien, tu sais ce que c'est : on fait un pas et puis un autre en pensant à un tas de choses. Je n'ai pas fait attention... Et je me suis retrouvé là, alors je me suis dit : "Au fond, puisque je suis là... Pourquoi j'entrerais pas ? Je vais prendre de leurs nouvelles." Tu vas bien ?

(Zéphyrin) - Je vais bien.

(Pierre) - Et ta femme ? Elle va bien, j'espère.

(Zéphyrin) - Elle va bien.

(Pierre) - Eh ! Bien, tant mieux ! Et ton fils ?

(Zéphyrin) - Mon fils va bien.

(Pierre) - Ah ! Et ta grande fille, celle qui est si jolie ?

(Zéphyrin) - Elle va bien aussi.

(Pierre) - Ah, bon, tant mieux. J'en suis bien content... Et le petit dernier ? J'ai vu que tu lui avais acheté un ballon...

(Zéphyrin) - N'y touche pas ! C'est très fragile ! Le petit dernier va bien, mon chien aussi, va bien, et la chatte a fait ses petits hier. Tout le monde va bien, merci.

(Pierre) - Allons, tant mieux ! Me voilà rassuré... Mais je me demande...

(Zéphyrin) - Oui ? Quoi donc ?

(Pierre) -Je me demande...si le temps ne va pas changer : j'ai comme des douleurs ; ça pourrait tourner à l'humidité.

(Zéphyrin) - C'est possible.

(Pierre) - Et, au fait, je ne t'ai pas demandé : Les affaires, comment ça va ?... Parce qu'on n'a pas trop de vent ces temps ci. Moi, mes ailes n'arrivent pas à tourner. Comment peut-on moudre sans vent ?

(Zéphyrin) - On fait ce qu'on peut. Ce n'est pas la tempête, mais je me débrouille.

(Pierre) - C'est bizarre...

(Zéphyrin) - Qu'est ce qui est bizarre ?

(Pierre) - Oui, c'est bizarre. Mon moulin est à 100 mètres du tien, sur la même colline : toi tu as du vent, et moi je n'en ai pas. Comment expliques-tu ça ?

(Zéphyrin) - Ce doit être un microclimat.

(Pierre) - Un microclimat minuscule, alors : on est si près l'un de l'autre. Non. Il y a quelque chose qui n'est pas naturel. L'autre jour, je passais par là, ton moulin tournait, et pas une feuille d'arbre ne bougeait !

(Zéphyrin) - C'est sans doute un petit filet d'air qui passait par là. Il n'y a pas de mystère là dessous.

(Pierre) - Non. Tu ne vas pas me dire que c'est normal. Il y a quelque diablerie là dessous ! Tu as fait un pacte !

(Zéphyrin) - Une diablerie ? Comme tu y vas ! Je vais à la messe à tous les enterrements et je mange la morue le Vendredi Saint.

(Pierre) - Tu n'aurais pas consulté un sorcier, des fois ?

(Zéphyrin) - Tu es fou ! D'abord je n'y crois pas. Et je ne touche pas à ça.

(Pierre) - Tu ne m'enlèveras pas de l'idée que tu as un truc... Avec quoi graisses tu la mécanique ?

(Zéphyrin) - Le mélange habituel : graisse à moyeu et saindoux, avec un filet d'huile d'olives, pour que bois et le métal se marient bien.

(Pierre) - Décidément, je n'y comprends rien. Tu me caches sûrement quelque chose...

(Zéphyrin) - Mais non. Seulement, as-tu pensé à mon nom ?

(Pierre) - Zéphyrin.

(Zéphyrin) - Eh, oui ! Et Zéphyrin , d'où ça  vient ? Le zéphyr  c'est du vent, non ? Alors, moi je crois que le vent me fait des faveurs, à cause de mon nom.

(Pierre) - Tu crois ? Moi, alors, je m'appelle Pierre...

(Zéphyrin) - Tu n'as peut-être pas choisi le bon métier. Avec un nom comme ça, tu devrais être maçon !

(Pierre) - Maçon ? Tu racontes des balivernes pour ne pas me dire la vérité mais moi je suis sûr qu'il y a un truc, là-dessous, et même un truc pas très catholique. Maçon... Maçon, quelle idée !

(Zéphyrin) - Bon, écoute, je vais te dire le fin fond de l'affaire : je mange beaucoup de haricots.

(Pierre) - Des haricots ? Qu'est que ça vient faire là-dedans ?

(Zéphyrin) - Eh ! Oui. Tu sais bien que les haricots, ça fait du vent !

(Pierre) - Tu te fous de moi ! Tiens, j'aime mieux m'en aller.

(exit Pierre, Zéphyrin lui crie de loin) - On dit qu'avec des lentilles, ça marche aussi !

(Zéphyrin dispose ses sacs pour en faire une couche plus confortable et regarde pensivement son ballon de vent. Entre un paysan, portant un sac sur le dos)

(Théodule) - Bonjour Zéphyrin.

(Zéphyrin) - Bonjour, Théodule. Qu'est qu'il y a pour ton service ?

(Théodule) - Je t'amène un sac de blé à moudre. Pourras tu me faire ça pour samedi prochain ?

(Zéphyrin) - Oui, bien sûr, pose ton sac.

((Théodule) - Je viens de croiser Pierre, il m'a l'air un peu dérangé. Il parle tout seul. Je l'entendais ronchonner à propos de haricots et de lentilles. Qu'est ce qui lui passe par la tête ?

(Zéphyrin) - Rien de grave : on parlait de recettes de cuisine.

(Théodule) - Tu crois que tu pourras moudre ? Il n'y a guère de vent, ces temps-ci.

(Zéphyrin) - Ne t'inquiète pas, le vent, c'est mon problème : je m'en débrouillerai. Tu peux être tranquille, tu auras ta farine.

(Théodule) - Bon. Alors, au revoir.

(Zéphyrin) - Au revoir.

( exit Théodule. Zéphyrin place le sac de blé avec les autres, tourne un peu en rond, puis ouvre son ballon de vent et va s'allonger pour faire la sieste. On entend le bruit des ailes qui tournent ; la musique de "Meunier, tu dors" qu'on entendait en sourdine au début, s'enfle peu à peu et on distingue les paroles. Rideau).

 

Interlude

L'amoureux est venu s'asseoir à l'extrême bout du banc. Musique : Les feuilles mortes, de Kosma)

 

Deuxième tableau

LE SUPPORTER

 

La scène représente une salle de séjour banale : divan, télévision, petite table. Le mari, assis sur le divan, regarde un match de football (commentaires habituels).

Personnages :

Le mari

La dame

La télé

 

(le mari) - Apporte-moi une bière !

(la dame) - La voilà, Monsieur est servi ! Mais, on va bientôt dîner.

(me mari) - Tu vois bien que je suis occupé...

(la dame) - Je t'ai préparé un bon petit dîner, avec des choses que tu aimes...

(le mari) - Plus tard !

(la dame) - Mais, j'ai fait un soufflé : si on le mange pas en temps, il va retomber... (elle sort)

(le mari) - Shoote ! Mais shoote ! Bon Dieu ! Ah, quelle lavette ! On les nourrit avec du 0%, ma parole !

(la dame, revenant avec un plateau décoré d'un petit bouquet de fleurs)

- Puisque tu ne viens pas au dîner, le dîner vient à toi.

(le mari) -Ah ! là, il y a un penalty ! S'il n'y a pas penalty, je veux bien qu'on me les.... Et il n'a rien vu ! C'est un scandale ! un scandale !!!

(la dame) - Chéri...

(le mari) - Tous pourris, ces arbitres ! Donne moi un sandwich.

(la dame repart avec son plateau. Long silence, seulement meublé par les commentaires de la télé. La dame revient, vêtue d'un léger déshabillé rose. Il prend le sandwich sans la voir. Elle tourne en rond dans la pièce.

(le mari) - Pousse-toi, tu es dans le champ.

(Elle ressort)

(le mari) - Vas-y ! Vas-y ! fonce, fonce ! Ah, ça c'est une belle passe !

(la dame revient, maintenant vêtue du maillot bleu de l'équipe de France. Elle tient dans ses mains, le ballon de vent et se livre, autour de son mari, à une petite danse, à la fois pathétique et grotesque. Il finit par se rendre compte de sa présence, se lève et la considère, ahuri. Avec des mines mutines, elle lui lance le ballon qu'il attrape si maladroitement qu'il éclate avec fracas. Abasourdi, le mari contemple sa femme, la prend dans ses bras, et l'entraîne vers le divan.)

(le mari) - Tu es plus belle que Zidane ! Tu sais ?

(les supporters, à la télé, braillent "On a gagné ! On a gagné !") Rideau.

 

Interlude

 

L'amoureux  s'est un peu rapproché. Musique : "Il était un petit navire" ou La mer de Trénet.

 

Troisième tableau

LE VOILIER

 

La scène représente me pont du voilier. Au centre, le pied du mât, à droite, la roue de gouvernail. Des rouleaux e cordages lovés un peu partout.

Personnages :

Le Captain

Jean-Marie, second

Hervé

Loïc

Yann, matelots

 

(quand le rideau se lève, Hervé bouquine, assis au pied du mât ; Loïc et Yann jouent aux cartes à même le pont)

(Loïc) - Crapette ! J'ai gagné !

(il se lève)

(Yann) - Pas étonnant : tu triches. Où vas-tu ?

(Loïc) - Pisser.

(Yann) - Fais attention.

(Loïc) - A quoi ?

(Yann) - A ne pas pisser vent debout.

(Loïc) - Il n'y a pas de vent !

((Yann) - C'est bien pour cela sue c'est difficile.

(Loïc) - Idiot !

(Il sort. Yann ramasse les cartes et les bat machinalement. Retour de Loïc)

(Loïc) - J'ai pissé sur la même boite à bière que ce matin. On n'a pas bougé d'un poil. C'est dégoûtant : on flotte au milieu d'une poubelle !

(Hervé) - Oh ! Les gars, vous ne pourriez pas élever un peu le débat ?

(Loïc) - Toi, l'intello, fiche nous la paix.

(Yann) - Qu'est-ce que tu lis ?

(Hervé) - Proust.

(Loïc) - Tu as embarqué avec Proust dans ton sac ? !!

(Hervé) - Oui, l'œuvre complète.

(Loïc) - Seigneur ! Et tu espères lire tout ça avant l'arrivée ! Où en es-tu ?

(Hervé) - Chez Swann.

(Loïc) - Eh ! Bien, on n'a pas fini d'être encalminé. Je parie que c'est ça qui nous porte la poisse !... A quoi rêves-tu Yann, planté là, comme un saint qu'on ne fête plus ?

(Yann) - Je pensais à la garce qui m'a posé un la...

(Loïc) - Attention, malheureux ! Tu sais bien qu'il y a un mot qu'il ne faut jamais prononcer sur un bateau.

(Yann) - ...posé un petit mammifère domestique à longues oreilles la veille du départ.

(Loïc) - Oublie la. Songe aux belles Doudous qui nous attendent à Fort de France !

(Yann) - Si le vent ne se lève, elles risquent de nous attendre longtemps !

(entre le Captain, regardant le gréement d'un air dégoûté) - Elles pendent lamentablement, flasques comme de vielles chaussettes. Elles me font penser aux nichons de ma belle-mère : c'est déprimant ! Vous êtes là, étalés comme des fainéants. Vous pourriez faire quelque chose.

(Hervé) - Quoi ?

(le Captain) - Je ne sais pas... du nettoyage...

(Yann) - On a astiqué les cuivres.

(Loïc) - Et briqué le pont jusqu'à l'os. Si ça continue on va finir par racler les barrots.

(entre Jean-Marie, un papier à la main) - J'ai la météo !

(Tous) - Alors ??

(Jean-Marie) - Avis de tempête sur Irlande nord, Fladen et Sandétié... Bla ...  bla ... Le cyclone Camille atteindra les côtes de la Jamaïque en fin de journée.

(le Captain) - On s'en fout. Et ici ? Qu'est-ce qu'ils disent pour ici ?

(Jean-Marie) - Rien : calme plat.

(le Captain) - Merde ! sauf vot' respect.

(Jean-Marie) - Ce serait peut-être le moment de sortir votre arme secrète ?

(Pendant l'échange de répliques suivant, il plie son papier en forme de petit bateau)

(le Captain) - Qui vous a parlé de cela ?

(Loïc) - On a des petits doigts très bavards

(Hervé) - C'est le moment ou jamais d'essayer l'un de vos fameux ballons.

(le Captain) - C'est que... On n'est qu'au début du voyage : si on les utilise dès maintenant, on risque de le regretter plus tard.

(Yann) - C'est peut-être le seul moyen de sortir de ce trou et de retrouver une zone de vents... disons "naturels"

(Loïc) - Sans compter que si on s'attarde trop, on n'aura pas à bouffer et à boire pour jusqu'à la fin du voyage.

(le Captain) - Ah ! Non ! Vous n'allez pas me refaire le coup du Bounty !

(Loïc) - Non, mais je suis le plus jeune et je me souviens de la chanson. (Il la fredonne)

(Hervé) - Je crois qu'il y en a quatre, vous n'êtes pas obligé d'user tout d'un coup.

(Yann) - Et les autres, là-bas, qu'est ce qu'ils  deviennent ?

(tous se tournent vers l'arrière droite)

(le Captain, ajustant ses jumelles) - ils n'ont pas bougé d'une encablure.

(Yann) - Ce serait tout de même marrant de filer en les plantant là...

(le Captain sort)

(Hervé) - Pourvu que ça marche !

(Jean-Marie) - Moi, je n'y crois pas trop.

(le Captain revient avec un ballon qu'il ouvre avec précautions ; un grand coup de vent fait remuer avec fracas voiles, cordages et poulies) - Vite ! Tout le monde à son poste ! Jean-Marie, à la barre ! Étarquez la grand-voile... Hissez le génois.... Pare à virer.... Jean-Marie, tu me fais un plus près bon plein, pas trop serré....

Loïc ! Bon Dieu ! Ton génois faseye : reprends-moi un tour...

......

Bravo, les gars ! On fait au moins du 15 noeuds !

(Yann) - Et, les autres ?

(le Captain) - Je ne les vois déjà plus. Quand ils auront compris, on aura franchi le 27ème parallèle !

(rideau)

 

Interlude

Les Amoureux sont assis côte à côte. Musique : Concerto de trompettes de Purcell.

 

Quatrième tableau

L'ATELIER

(la scène représente un atelier de peintre avec des tableaux un peu partout le long des murs et sur des chevalets)

Personnages :

Raphaël

Guy, un ami

Graff, marchand de tableaux

Kyrstein, critique d'art

Des amateurs : A1, A2, A3,etc.... (les pairs sont des hommes, les impairs des femmes)

 

(au lever de rideau, Raphaël est en scène, assis sur une chaise, emmitouflé dans une couverture une tasse de grog à la main. Entre Guy)

(Guy) - Alors ! ça ne va pas mieux ?

(Raphaël) - J'ai la grippe.

(Guy) - Allons, secoue toi un peu ! La grippe, c'est un bon prétexte pour pinter du rhum. Si seulement ça pouvait te remonter le moral !

(Raphaël) - Tu en as de bonnes ! Comment veux-tu que j'aie le moral : il y a des mois que je n'ai pas vendu une toile.

(Gui) - Si tu changeais de galerie ? Graff n'est peut-être plus tout à fait dans le coup ?

(Raphaël) - J'ai essayé. J'ai placé trois toiles dans une petite galerie de Montparnasse. Ils en ont vendu une..

(Gui) - Ah ! Tu vois!

(Raphaël) - ... à un malvoyant qui voulait cacher une fissure dans le mur du couloir des chiottes !.... Et les deux autres, ils me les ont rendues, parce qu'elles les encombraient. Tu vois qu'il n'y a pas de quoi pavoiser.

(Guy)  - Ne te décourage pas, prends patience, Moi, je sais que tu as du talent.

(Raphaël)) - Parce que tu es mon ami

(Guy) - Les autres finiront bien par s'en apercevoir aussi.

(Raphaël) - Après ma mort

(entrent Graff et deux couples : A1 et A2, franchouillards snobs, A3, poupée Barbie et A4, businessman avec encore un peu de paille dans les santiags. Raphaël sort précipitamment de sa couverture)

- Monsieur Graff ! Quel bon vent vous amène ?

(Graff) - J'ai là des clients. Je ne sais pas trop ce qu'ils cherchent. En passant devant chez vous, je me suis dit que si, par hasard...

(Raphaël) - ... et faute de mieux...

(Graff) - ... ils pouvaient trouver quelque chose qui leur plaise...

(les amateurs fouillent et retournent les toiles pendant que Guy plie la couverture, la met sur une chaise et pose le ballon dessus)

(A3) - C'est vous, Raphaël ? Alors, c'est vous qui avez peint le plafond de cette chapelle ? La Sixtine ?

(Raphaël) - La Sixtine. Non Madame. C'est Michel Ange, au  XVIIème siècle.

(A3) - Ah ! Je me trompe toujours avec ces prénoms frenchies... Mais l'autre... Raphaël ? il a bien existé ? C'est l'un de vos ancêtres ?

(Raphaël) - J'aimerais bien ! Mais je ne crois pas

(A1) - Oh ! Chéri, celui-ci. Il ne serait pas mal, au dessus du bahut, dans la salle à manger.

(A2) - Tu t'imagines, regardant ce truc, deux fois par jour, pendant dix ans ! ? Si tu l'achètes, moi, je change de place à table.

(Graff s'est assis, par mégarde, sur le ballon qui se dégonfle avec un petit bruit de pet.)

(A4) - Oh ! Wonderfull ! ! Celui-là me plaît ! Venez voir, Honey ! (Il brandit une toile toute blanche, avec juste un petit point noir qui n'est même pas au milieu) Il a de la gueule ! Il est splendide, isn't it ? Je le veux absolument.

(Raphaël) - Mais je ne...

(A4) - Je vous en donne 50 000...

(Raphaël) - Ce n'est pas..

(A4) - ... dollars.

(Raphaël) - Non, vraiment, je ne...

(A4) - Allons, disons 100 000 cash ! Mais vous me le signez. Je le mettrai dans mon bureau à Manhattan. Un Raphaël ! Mes clients n'en reviendront pas : c'est bon pour le standing et le standing, c'est bon pour les affaires

(Raphaël signe et encaisse une grosse liasse de billets ; pendant qu'il les compte Guy ouvre une bouteille de Champagne. Entre Kyrstein, suivi de quelques personnes)

(Kyrstein) -Ah ! Graff ! je vous trouve enfin ! C'est bien le dernier endroit, où je pensais vous dénicher ! Que se passe-t-il ici ? Oh ! Bonjour Raoul.

(Raphaël) - C'est Raphaël.

(Kyrstein) - Bon, c'est pareil. (il avise le tableau que contemple A4) Qui a fait ça ! C'est bouleversant ! Positivement bouleversant. IL y a un tel choc dans le message ! On reçoit un coup de poing entre les deux yeux ! Ne trouvez vous pas ?

(A6) - Si. C'est surprenant...

(Kyrstein) - Surprenant ? Percutant, vous voulez dire ? Cela exprime une angoisse existentielle qui n'ose pas prendre conscience de soi dans la temporalité. Quelle force ! Quelle hardiesse ! Et, ce point !! Si on l'examine de près, ce point n'est pas un point. Un point, ne voudrait rien dire, d'ailleurs. Mais il n'est pas tout à fait rond. C'est une tache légèrement allongée et bordée de petits traits très fins comme des poils ! C'est LE SYMBOLE !!! La mandorle sacrée... La concavité femelle d'où jaillit, comme un anathème, le gémissement de désespoir du Moi confronté à l'altérité existentielle du chaos spatio-temporel  fondamental ! Cette macule, c'est un spasme ! un cri ! une explosion ! un séisme !!

(A7) - Un orgasme ?

(Kyrstein) - Vous me l'enlevez de la bouche, Madame.

(plusieurs voix) - Un orgasme !!!

(Guy) - Merde alors ! ...

Kyrstein) - C'est  simple : c'est beau, tout simplement BEAU ! ! ! ... Et c'est à vous qu' on doit ce chef d'œuvre, mon petit Raoul ?

Raphaël)  - Raphaël s'il vous plaît !

(Kyrstein) - Raphaël, pardon. Vous savez que je n'ai jamais douté de votre génie. Vous l'avez vendu à l'Américain ? Combien ?

(Raphaël) - Cher !

Kyrstein) - C'est de l'arnaque : ç'a vaut trois fois plus. Tous nos artistes se bradent pour les américains. Un conseil : ne restez pas chez Graff. Il est dépassé, complètement obsolète. Venez me voir la semaine prochaine. Je vous présenterai à un ami. Il est très in, très tendance. Il ne vous prendra que 30%, et, pour ma petite ristourne, on s'arrangera toujours.

(A7) - Ah ! mon petit Raphie ! Sais-tu que tu me manques ? Il y a des semaines que je voulais te téléphoner. Mais tu sais ce que c'est. Entre les défilés, les bridges, les expositions, je n'ai pas une minute ! J'ai toujours aimé ce que tu fais. Je voudrais que tu m'en fasses un...un orgasme....mais un tout petit pour mon boudoir. Il faut que je me sauve. On s'appelle, à bientôt !

(A1) - Alors, on l'achète, ce tableau ? Je crois qu'il va prendre de la valeur et que ce serait un bon placement et li ira tellement bien avec mes nouveaux rideaux !

(A2) - Si tu y tiens... Mais c'est dommage qu'on ne l'aie pas pris avant l'arrivée de ce Polichinelle : on l'aurait payé sûrement moins cher !

(Kyrstein sort, suivi des autres. A2, sort son chéquier et emporte sa toile emballée par Guy. Il ne reste en scène que Guy et Raphaël)

(Guy) - Qu'en dis tu ?

(Raphaël) - J'ai la tête comme une coucourde.

(Guy) - Les élucubrations de ce vieux con vont te faire gagner une fortune et j'en sois bien content mais, à moi, tu peux dire la vérité.

(Raphaël) - J'ai essayé d'écraser une mouche avec mon pinceau.... Et je l'ai même ratée !

(Guy) - Tant mieux pour elle ! Tu lui dois une fière chandelle !

(Rideau)

 

Interlude

Sur le banc, l'Amoureux tient une rose et a passé son bras sur le dossier du banc. Musique : Nuages de Django Reinhardt.

 

Cinquième Tableau

LA RÉPÉTITION

 

La scène représente un garage (étagères avec des bidons, vélo, outils, etc.,..) Une batterie, un synthé, des chaises et des pupitres)

Personnages :

Jeff, saxo

Stan, synthé

Bill, batterie

Gus, guitare

Manager

Voisin

 

(Au lever du rideau la scène est vide. Puis entre Bill  qui tourne un peu, essuie une cymbale et tape un petit rythme guilleret, jusqu'à l'entrée de Jeff) - Ah ! tu es déjà là !

(Bill) - Oui. Je voulais te parler... Ne le prends pas mal. Tu sais que je suis ton ami et que ce que je vais te dire, c'est pour ton bien.

(Jeff) - Un tel début n'annonce rien de bon.

(Jeff) - C'est vrai. En ce moment, je ne te trouve pas en forme ;  tu ne joues pas très bien : tes attaques ne sont pas franches, tes improvisations manquent de souffle, tu joues mou.

(Jeff) - Tu as raison. Crois-tu que je ne m'en suis pas rendu compte ? Pourtant, je donne tout ce que je peux. Mais il n'y a rien à faire : ça ne sort pas.

(Gus et Stan entrent ensemble)

- Bonjour ! Salut la compagnie !

(Bill) -Salut. On s'y met ? Il n'y a pas de temps à perdre si on veut être prêt à temps pour l'enregistrement.

(Stan donne le la. Chacun accorde son instrument et esquisse quelques notes.)

(Bill) - Prêts ? Un, deux !

(Bill, Stan et Gus jouent quelques mesures avant que Jeff démarre avec un couac horrible)

(Stan) - Jeff ! Enfin ! Fais attention à ce que tu fais !

(Jeff) - Excusez- moi.

(Bill)- Reprenons. Un, deux.

(même topo)

(Gus) -Bon ! Encore une fois)

(Bill) - Un, deux.

(même topo, mais cette fois plus prolongé : couacs et fausses notes s'enchaînent)

(Le manager, entrant) - A quoi jouez-vous, les gars ? On entend votre cacophonie depuis le coin de la rue.

(Gus) - On s'amusait un peu ...

(Bill) - Non ! Ce n'est pas ce qu'il veut dire. On est en pleine recherche.

(Manager) - Alors, dépêchez-vous de trouver. Et de trouver autre chose que ça. Sinon je vais être obligé d'annuler le rendez-vous que j'ai pris avec le studio.

(Bill) - Ah ! Vous l'avez déjà pris ?

(Manager) - Oui. C'est pour le 27. Et, croyez-moi, ça n'a pas été facile ! Il m'a fallu insister. Si je leur demande de reporter la date maintenant je vais passer pour in cinglé.

(Stan) - Le 27 ? Mais c'est dans 15 jours !

(Manager) - Oui. Vous avez intérêt à vous remuer. Je repasserai dans quelques jours et j'espère entendre autre chose que vos dernières "recherches". (exit le manager)

(Gus) - On n'y arrivera jamais.

(Bill) - Mais si. Il ne faut pas se décourager ; on répétera tous les jours, s'il le faut, mais on va s'en sortir. Jeff reprends moi ton chorus, et essaie de t'appliquer.

(Jeff s'exécute sans plus de succès jusqu'à ce que la porte s'ouvre avec fracas : un voisin entre, armé d'un fusil) - Quel est celui qui torture mon chat ? Je vais le descendre. Il faut être de vrais barbares pour martyriser une pauvre bête de cette façon ! Je vais vous dénoncer à la S.P.A. moi ! !

(Jeff) - Mais, il n'y a pas de chat ici !

(Voisin) - Comment ? Pas de chat ! On l'entend crier depuis chez moi.

(Jeff) - Regardez vous-même. On faisait tranquillement de la musique.

(Voisin) - De la musique ? Oh, alors, excusez-moi. Je ne comprendrai décidément jamais rien à la musique moderne ! (exit le voisin)

(Bill) - Si on faisait un petit break ? Après tout ça j'éprouve comme le besoin de reprendre mes esprits. Avez-vous pensé à un  nom pour notre groupe ?

(Gus) - On avait parlé de " Les p'tits  gars"

(Bill) - Ouais...

(Stan) - C'est un peu cucul, non ?

(Jeff) - Et puis ça fait banlieue.

(Gus) - Et qu'est ce que nous sommes ?

(Bill) - Ce n'est pas une raison.

(Jeff) - D'abord, il faut un nom anglais. Tous les groupes qui réussissent ont des noms anglais : les Beatles, les Rolling Stones...

(Gus) - les Chaussettes noires...

(Jeff) - On ne parle pas des ancêtres.

(Stan) - Pourquoi pas "Les boys" ?

(Gus) - Oui, c'est court, simple, facile à prononcer...

(Bill) - Trop simple.

(Jeff) - Les"Kings" ?

Bill) - Prétentieux. Il faudrait quelque chose de plus fort, de plus "strong".

(Stan) - Eh ! Bien, "Les Strongs" ?

(Gus) - Oui, pas mal... Les Strongs...  Qu'en pensez-vous ?

(Jeff) - Oui

(Stan) - Pas mal.

(Bill) -  Oui... Non ! J'ai trouvé ! "Typhoon" !

(Gus) - Qu'est ce que ça veut dire?

(Bill) - Typhon, en anglais ; c'est une tornade, ou un cyclone, si tu préfères. Nous serons le groupe Typhoon ; pas "les" n'importe quoi. Typhoon, tout court. Bon maintenant, on reprend la répétition et je suis sûr que ça va marcher. Allez ! Typhoon ! Au boulot !

(Jeff) - Tu me donnes une minute ? Il faut que j'aille chercher quelque chose. (il sort)

(Stan) - Tu crois qu'il va s'en sortir ?

(Bill) - J'espère.

(Gus) - Il faudrait peut-être chercher un autre saxo ?

(Bill) - On ne peut pas lui faire ça ! C'est un copain.

(Stan) - Sans compter que c'est lui qui prête son garage.

(Bill) - On ne peut pas s'en passer : un quartet sans saxo c'est une belle femme sans fesses.

(Gus) - On pourrait demander à Bob .

(Bill) - Non, c'est impossible.

(Gus) - Pourquoi ? Bob, au moins, quand il joue du saxo, on n'a pas l'impression qu'il souffle dans un tuyau d'arrosoir.

(Bill) - Oui. Mais Bob lui a fauché sa petite amie ; si on le prend, on peut dire adieu au garage.

(Gus) - Il est quand même minable.

(Bill) - Chut ! Il revient.

(Jeff rentre en scène en fourrant, dans sa poche, l'enveloppe dégonflée du ballon) - Je suis prêt. On y va ?

(Bill) - Un, deux.

(Bill Stan et Gus commencent à jouer, et Jeff entame un chorus tellement parfait que les trois autres cessent de jouer pour l'écouter, bouche bée, et le rideau tombe lentement tandis que le solo de saxo enchaîne sur l'air de "Si je vous le disais, pourtant que je vous aime" des Caprices de Marianne, de Maurice Jarre).

 

Interlude

Les Amoureux s'embrassent passionnément sur le banc, tandis qu'une voix "off", accompagnée par le saxo, chante les paroles de la chanson.

 

Tableau final

 

Même décor qu'au prologue. C'est un petit matin frisquet. Seuls en scène à droite, Éole et Brisou gonflent des ballons avec des pompes à vélo.

(Éole) - C'est bientôt la Saint Valentin, tu peux faire une bonne douzaine de Roméo.

 

Rideau

Saint Jean de Védas

Juin 2003

 

 

 

 

 

 

 

Catulle

 

-" Hé ! Doucemeing ! " Ce qui compte le plus c'est l'accent tonique. Vous ne pouvez pas dire  Carramba !  comme vous dites : Orate Fratres. Le Commandante Escobar me le répétait toujours : " L'accent tonique, Catulle, l'accent tonique, tout est là ! "

Un chic type, Escobar... Sacré trousseur de cotillons et buveur de Tequila.

Je me souviens, à Belem en 92... à moins que ce soit à Hambourg en 21... je ne sais plus. Mais je ne vais pas vous raconter ma vie se serait trop long. "Doucemeing ! "

Les Indiens : tous cons comme des balais.  Carramba !  Qu'est-ce que je disais ? Ah oui ! l'histoire de ma vie... Si vous y tenez, mais pas tout

" Doucemeing ! hé "

Je suis né en pleine Selva, à trois encablures d'Iquitos. En quelle année ? Qu'est-ce que ça peut vous foutre ? Vous n'étiez pas nés.

Les Indiens, à l'époque, c'était quelque chose. Carramba !  Cons comme des balais mais de la gueule avec leurs plumes sur la tête. Les salauds ! un vrai massacre... J'aime mieux vous dire qu'il y avait intérêt à garer son croupion. Carajo ! Qu'est-ce que c'est ? Vous n'avez pas besoin de le savoir.

Maintenant ils disent que les Adventistes ont envahi la Selva, mais, en ce temps là, j'ai été élevé chez les Franciscains de Santa Rosa de Ocopa. C'est là que j'ai appris le latin et tout le rituel. Vous pouvez me questionner, je sais la messe d'un bout à l'autre : "Kyrie eleïson... Orate Fratres... Il y a un bouton de culotte dans le tronc de la Sainte Vierge... Ite missa est..." Tout quoi ! Le Frère portier cachait des graines de choclo[1] dans son capuchon. C'était le bon temps. " Hé ! Doucemeing ! "

Je ne vous raconterai pas comment, d'un monastère des Andes je suis arrivé dans un bistrot de Coatzacoalcos. Ça c'est dur à dire. Essayez ! " Hé ! Doucemeing ! " C'est là que j'ai rencontré Escobar. Quel  sacré chic type ! !   Carramba !  et quel vocabulaire ! J'ai vécu longtemps avec lui. Tout ce que je sais de la vie, je peux bien dire que c'est grâce à lui que je le dois. Le saké, l'aquavit, le raki, l'ouzo, le schnaps... Non, le schnaps c'était Mïller. Donnerweitter ! La slibovice et tous les rhums :  Jamaïque, Trinidad, Sainte- Lucie... Ah ! quelle vie ! Bon Dieu ! "Orate Fratres." Ce jour-là,c'était la tequila. Il était déjà saoul comme une bourrique. Il avait répandu tellement de sel sur le dos de sa main qu'il en avait plein les moustaches. Et il jurait !  Carramba ... Non, vous êtes trop jeunes...

- T'en veux ? il m'a dit.

Et il m'a refilé la chenille. J'ai accepté : je ne suis pas fier. Et bien élevé, "Deo Gracias !" On a bu comme des cochons, Madre de Dios. J'en bégayais.

" Hé ! Doucemeing ! " Il m'a dit :

- Tu viens ?  et je l'ai ramené à bord. Vous savez ce que j'aimais le mieux dans la navigation ? C'est le Bistrot ! Escobar aussi. Après j'ai fait la guerre, oui, comme en 14. (Quatorze j'aime pas le dire à cause du z). Au Chaco, j'ai fait la guerre. Ça, c'était La Guerre  Carramba ! du côté des Paraguayens bien sûr. Un vocabulaire ! Mes enfants ! Toi le Barbu, je te tiens à l'œil. Quelles bagarres !  Carramba !  C'était autre chose que les rixes de bordel à Hambourg... Mais j'y ai laissé des plumes ! Un jour, les Boliviens (cons comme des balais, les Boliviens !) nous sont tombés dessus au coin d'un petit bois. Ça a bardé, je vous jure. Deux cents morts,  "De profundis !"  La vie valait la peine d'être vécue. ...

Voulez-vous que je vous dise ? A Toulouse, je m'emmerde. " Hé doucemeing ! " Ah ! me fais pas des cosquillas[2] , Toi !

Comment je me suis retrouvé à Hambourg ? Gott verdom ! Vous avez entendu parler des nazis, bande de blancs-becs ? Non, bien sûr ! Ça croit tout connaître et ça n'est même pas foutu de reconnaître un clou de girofle d'un grain de caroube ! Un pater et trois ave," Orate fratres." Bon, en gros, ça s'est passé comme ça. Ouvre tes grandes esgourdes, Barbudo !

Au commencement était le Verbe... Ma parole, je déconne ! Non. Au commencement les Nazis emmerdaient les Pas-Nazis, alors les Pas-Nazis foutaient le camp en Amérique du Sud. Après les Nazis se sont fait foutre sur la gueule, alors ils sont venus en Amérique du Sud et les Pas-Nazis sont retournés en Allemagne. Tout ça, c'est des histoires de cons. Cons comme des balais, tous ! Moi, je suis arrivé à Hambourg. Que frio[3] !  Carramba !  et quel voyage ! Je crois bien que j'ai dégueulé tout mon vocabulaire. Mal embouché ? Dis donc : et ta sœur ?

Hans, il était chic type mais pas aussi distingué qu'Escobar et il puait le gas-oil, la rogue et la vieille pipe. L'allemand, c'est une belle langue, je ne dis pas, mais c'est loin de sonner comme le castillan. Hijo de puta[4] ! On s'est bien marré. Vous n'avez pas connu Bertha ? La garce ! Elle cachait des graines de tournesol entre ses nichons... et ailleurs... et on faisait des paris avec Hans, à qui les trouverait le premier. Carramba !  N'écoute pas, Chico, c'est pas des histoires pour les enfants.

Bon, c'est là qu'on a attrapé la vérole. Hans en est mort, ou bien c'est le siphon d'eau de Seltz qu'il a reçu sur le coin de la gueule. L'eau c'est mauvais. Bref, il est mort. "Dies iræ ! " Les hommes : cons comme des balais.

J'étais fatigué, je suis resté avec Bertha.

Elle m'a refilé, en même temps que sa vérole, à un Amerloque. Là, j'ai eu une mauvaise passe. Les militaires, c'est loin d'être aussi marrant que la Marine. Et puis les conserves et le bourbon, c'est dégueulasse. Je suis retourné en Corée. Le Matin Clair ! Tu parles ! Le premier qui m'apporte un grain de riz, j'y crève un œil. Foi de Catulle ! " Hé ! Doucemeing ! " Les jaunes, ça n'a pas un langage de chrétien, "Pax vobiscum " et les Amerloques non plus. Dites :  "Cheeeese " un peu, pour voir ! Pas de vocabulaire... Mon Amerloque (il s'appelait Joe), il avait un copain qui connaissait une fille dont le parrain avait une cousine à Rabastens. Si vous vous en foutez, ne posez pas la question. Merde ! à la fin.

Et me voilà ! Je me taperais bien un petit Armagnac avec un grain de chènevis. Danke shöne. Elle est brave Emilienne. Elle cause tout le temps, mais son vocabulaire n'est pas très riche. Enfin !... Elle me soigne bien. La preuve, hein ! Elle m'a amené ici pour ma laryngite. Franchement, je ne m'attendais pas à voir autant de spécialistes s'occuper de moi. Toi, le Barbu, tu m'emmerdes. "Doucemeing hé ! " Vous êtes bien jeunes tous. Des étudiants ?  Carramba !  Sacrée Émilienne ! Elle me soigne au rabais. Bon, je vous fais confiance. Mais je vous préviens, s'il faut passer sur le billard, je ne veux pas de vos anesthésiques à la con. Un bon Rrron[5] , du Baccardi de préférence. Et quand je serai retapé je me taille. La philo (il faut vous dire qu'Émilienne est prof de philo) ça m'emmerde à la longue. " Orate fratres" . Et j'ai tout pigé. Vous voulez mon opinion, chicos ? Les hommes meurent trop vite pour comprendre la vie. Cons comme des balais.

Je me chercherai un bon petit embarquement, pépère. La mer des Caraïbes, peut-être... Qu'est-ce que tu en penses, Barbudo ? La Havane, ça me dirait bien. Et Fidel, ça c'est un mec qui a du vocabulaire. Hombre !

Ah ! " Doucemeing hé ! " Ça suffit. Le premier qui m'appelle encore " Jako " je lui fous la psittacose ! Foi de Catulle !  Carramba !

 

Toulouse 1970



[1] Maïs

[2] Chatouilles.

[3] froid

[4] Fils de pute.

[5] Rhum.

 

Ulyses et Sofocletos

 

Sofocletos quitta l'ombre glacée du mur d'adobes[1] où la fatigue l'avait imprudemment jeté, et vint réchauffer au soleil ses membres engourdis. Il se secoua un peu les oreilles, cueillit une brindille à l'arbuste desséché et rabougri qui tissait une ombre grêle sur le sol caillouteux de la cour puis se dirigea d'un petit trot allègre vers son voisin. Celui-ci rêvait sur le seuil de sa porte, la tête dressée, l'oreille en éveil, les paupières horizontales, mi-closes sur des yeux globuleux d'une aristocratique stupidité.

- Bonsoir, don Ulyses, dit Sofocletos poliment,  sachant le prix qu'attachait l'autre à ce qu'on le traitât avec toutes les marques extérieures du respect.

Le " Bonsoir " condescendant qui lui vint en réponse ne le découragea pas.

- Comment allez-vous ?

- Épuisé... J'ai eu un arbitrage très déplaisant.

Sofocletos qui, dans la journée, était remonté de la vallée avec quatre-vingts kilos de charge ne crut pas utile de contester. Ulyses souffrait généralement de lassitudes infiniment distinguées dont la genèse subtile était inaccessible au commun des mortels.

- Et vous ? s'informa-t-il.

Il se moquait éperdument de savoir comment allait Sofocletos mais se flattait de faire preuve en toute occasion d'une grande politesse.

- Oh ! Moi, ça va toujours... Mas o menos[2] ... Un peu de lourdeur dans les reins, peut-être...

Les reins de Sofocletos étaient un sujet de conversation parfaitement indigne d'intérêt.

- Quelles nouvelles rapportez-vous d'En-Bas ?

- Rien de bien intéressant. L'autobus d'Ayacucho est tombé dans un ravin. Il y a eu 17 morts.

- Peuh ! ...

Dix-sept vies humaines n'avaient pas beaucoup d'importance aux yeux d'Ulyses.

- Cela fait le troisième car en un mois.

- Ils n'ont qu'à marcher à pied. Est-ce que je prends le car, Moi ?

- À pied, ils ne savent pas ce que signifient les feux rouges et verts des carrefours. Si je n'avais pas fait attention, le Cholo[3] se serait fait écraser par un camion, ce matin.

- Il a de la chance de vous avoir, quand il va en ville. Vous êtes bien bon de vous soucier de lui. Il n'a pas tant d'égards pour vous.

- Bah ! C'est la vie. Il est plus sot que méchant et parfois il vous est utile à vous aussi...

Ulyses plissa les lèvres. Il n'aimait pas qu'on fasse allusion aux menus services domestiques qu'il était obligé de demander aux hommes lors de la délicate opération de l'accouplement[4]. Il n'aimait pas, d'une façon générale, tout ce qui lui rappelait ce qu'il affectait de considérer comme un détachement raffiné à l'égard des grossiers plaisirs de la chair. Pour rien au monde, il n'aurait avoué que les appétits sans complexes de son voisin et son impressionnante anatomie excitaient plus son envie qu'ils ne choquaient sa pudeur.

Sofocletos, grivois, se cligna mentalement de l'œil tout en grignotant sa brindille.

Le Cholo traversa la cour d'un pas incertain, l'œil perdu dans une rêverie confuse.

- Coca ? interrogea Ulyses, heureux de changer le cours de la conversation.

- Non : Pisco[5] Il a beaucoup bu, ce matin.

- Regrettââble, laissa tomber Ulyses en traînant sur le "a" avec beaucoup d'élégance. Il avait garde de ne s'exprimer qu'en Aymara, partie par affectation et partie par inaptitude totale à l'étude des langues.

- Ouais...

- J'ai rarement eu un Contremaître aussi regrettââble.

- J'en ai vu de pires...

- Mon cher, je vous trouve bien accommodant. L'air des villes ne vous réussit pas. D'ailleurs, vous êtes encore tout imprégné de l'odeur d'En-Bas. Vous sentez l'humide, j'en suis presque incommodé...

- Il pleuvait dans la vallée.

- Tout s'explique... L'humidité délaie la rigueur.

- Ah ! , fit Sofocletos, que ces raccourcis imprévus laissaient rêveur.

- Étant données mes fonctions, je ne peux me permettre de céder à la coupable mollesse d'une philosophie aussi conciliante que la votre. Un leader est un chef, trancha-t-il, sacrifiant pour une fois à l'anglomanie.

- Ah ! , fit l'autre derechef en hochant la tête avec un respect admiratif très bien feint.

- Ce regrettââble Contremaître en prend à son aise. Hier il a encore tenté, subrepticement, de charger Yupanqui à 22 kilos.[6] Celui-ci a refusé de faire un pas, bien entendu, et il m'a fallu intervenir pour faire appliquer la loi correctement. Cela devient odieux.

- 22, ce n'est pas énorme, risqua Sofocletos qui en portait allègrement le triple et bien davantage.

- La question n'est pas là. Le règlement le stipule : une charge de 20 kilos par adulte et une demi-charge pour les jeunes. Vous n'allez pas discuter une loi qui a été édictée par l'Inca lui-même. Le respect de la tradition est le garant du progrès.

- Vous croyez ?

- Catégoriquement.

- Je ne suis pas convaincu. J'ai une ou deux petites idées là-dessus...

- Ça ne m'intéresse pas.

- Je n'avais pas l'intention de vous les soumettre.

- Il y a des choses que vous ne pouvez pas comprendre. Il m'arrive d'envier parfois votre robustesse (il n'en pensait pas un mot). Vous allez En-Bas et vous vous adaptez à tout. Nous sommes loin d'avoir une telle rusticité. Une fois, le contremaître nous a fait descendre à 3000 mètres. J'étais effroyablement gêné. Je me demande comment vos poumons peuvent tolérer un air aussi compact, aussi vicié...

- Je ne leur demande pas leur avis.

- Comment supportez-vous les promiscuités dégradantes que vous imposent ces Indiens ? Une trop grande aisance dans les contacts sociaux dénote souvent une complaisance roturière. L'esprit de caste est le fondement de toute société réellement soucieuse d'ordre et de dignité dans l'évolution.

- Vous me faites braire, Ulyses.

- Oh ! Quelle impudence !

- Si l'air n'était pas aussi raréfié dans votre petite tête, vous comprendriez que si je ne descends pas les patates du Cholo au marché pour qu'il les vende, le Cholo crèverait. Si le Cholo crève, je crèverai aussi. Et le jour où votre frigide épouse se décidera à accepter l'hommage de vos rares et improbables ardeurs, il n'y aura personne pour lui préparer la tisane de réconfort.

- Vous êtes un malotru, un regrettââble malotru. Vous semblez oublier que je suis un lama de tête.

- Non, p'tite tête. Et n'essayez pas de me cracher dans l'œil, ou je vous flanque un de ces coups de pied qui ont fait ma célébrité.

Laissant don Ulyses cuver sa rage impuissante, Sofocletos s'éloigna en trottant allègrement. Il eut un sourire indulgent à l'adresse du brave Cholo qui mâchait sa coca, pour dissiper les effets du Pisco, affalé près de sa harpe ; et il se dirigea vers la cabane. Il passa son doux museau gris et ses longues oreilles par l'ouverture, sans porte, en quête de quelque friandise que Cholita ne manquait pas de réserver pour lui. Elle lui offrit une enveloppe de choclo[7] fondante comme une jeune pousse de chardon et le gratifia d'une tape amicale.

La vie n'était pas si détestable après tout, pourvu qu'on fasse preuve d'un minimum de jugeote et de philosophie.

Sofocletos se sentait en pleine forme. Sa fatigue avait disparu. Il cueillit une fleur de cactus au passage, en se piquant un peu la lèvre. Il voulait l'offrir à sa belle, qui l'attendait dans l'enclos voisin.

En entendant le bruit de ses sabots sur les pierres, elle se mit à braire joyeusement.

Sofocletos lui répondit au risque de laisser tomber la fleur.

C'était une belle petite ânesse, gironde comme tout.

 

Cuzco 1969


[1] Briques de terre sêche

[2] Plus ou moins.

[3] Métis d' Indien et d'Euroopéen.

[4] Les lamas sont peu féconds : leurs accouplements se déroulent généralement sans la cuisine du propriétaire qui veille à réconforter la femelle,en lui offrant des tisanes chaudes et en l'enveloppant de couvertures.

[5] Alcool de marc de raisin.

[6] Les lamas ne portent pas de charge supérieure à 20 kilogrammes.

[7] Maïs.